Ici et là-bas
Je n’ai jamais été une voyageuse. Pas dans le sens où la plupart des gens l’entendent en tout cas. Pas dans cette boulimie d’exotisme et de tourisme vers laquelle l’humanité moderne s’engouffre pour ne plus sentir le vide qui la dévore de l’intérieur. Je me rappelle encore une phrase que j’avais dite à mon amoureux lorsqu’il a commencé à développer nos séjours photo nature à l’étranger, il y a 13 ans. « Amuse-toi bien. Je t’attendrai près de la mare du jardin, assise avec les tritons. »
En 2008 nous nous étions installés sur le Vercors, et je sentais, pour la première fois de ma vie, que j’avais trouvé ma terre. Pas celle qu’on possède. Celle à laquelle on appartient. J’ai pourtant entendu des dizaines de fois que je n’étais pas de ces montagnes. Que je ne serais jamais d’ici. Que je serais toujours une étrangère. J’ai appris à être cette exilée qui se sentait chez elle et n’avait pas envie d’ailleurs. Et pourtant, ailleurs je suis allée... Et de cet ailleurs je suis tombée follement amoureuse.
Matt m’a emmenée sur les terres de son enfance, les Highlands d’Ecosse. C’était tellement différent des plateaux du Vercors. Et pourtant c’était chez moi. Chez moi d’une manière que je n’arrive pas à expliquer. Une partie de mon âme habite là-bas. Elle a toujours habité là-bas. Mes pieds pourtant sont plantés sur une autre terre. Une terre que j’aime aussi. Peut-on être de deux mondes à la fois ?
Journal, fin février 2026, en mer, quelque part entre Stornoway et Ulapool ...
Partir. Arracher mes yeux du bleu lumière, du bleu miracle. Laisser derrière moi la rumeur de la mer et les ailes grinçantes des oies cendrées. Dire adieu au souffle rauque des phoques gris. Un souffle lent et profond, comme celui des plongeurs avant qu’ils s’enfoncent dans les abysses liquides. Les phoques remplissent leurs poumons d’air, lentement, lentement. Leurs têtes luisantes flottent à la surface comme des balises. Ils sont là. Pourtant leur regard est déjà tourné vers l’ailleurs. Vers le mystère sous-marin qu’ils vont traverser en apnée. Ils peuvent rester ainsi sans respirer pendant 20 minutes. Ils sont de la terre et de l’eau, d’ici et de là-bas. Lorsqu’ils respirent ainsi à moitié sous l’eau, c’est comme s’ils soufflaient en moi aussi. Lentement, lentement. Comme s’ils remplissaient une partie ancienne de moi avant de l’emporter au fond des mers. Je les regarde une dernière fois glisser dans le port de Stornoway, se fondre à l’eau lisse et sombre. En elle, leurs corps sans frontières se diluent. Peau mouchetée de nuit sur la nuit éternelle de la mer... Je me dilue aussi... Me dilue puis les quitte...
Il pleut sur le ferry. Je pensais pleurer plus. Peut-être ne suis-je pas encore arrachée ? Je sens le mouvement ancien de la mer dans mes jambes et mon estomac. Je roule doucement dans la houle de ma tristesse. Je sens aussi cet énorme creux en moi. Ce trou noir familier qui revient chaque fois que je pars. Le bateau file dans la brume sans horizon. C’est comme s’il n’y avait rien devant. Tout est derrière. Je ne vois que ce petit drapeau écossais qui flotte à l’avant du navire. Juste cela et rien d’autre. Je suis aveugle à ce qui vient. Je crois que j’ai laissé mes yeux dans le bleu lumière. Ils flottent, roulés de vagues, sous les montagnes-déesses de l’île. La corneille mantelée passe au-dessus. Au bout de son bec pendouille un morceau de chair sanguinolente. Mon cœur amputé. Mon cœur resté derrière. Dois-je être, où que j’aille, une éternelle étrangère ? Ce mot sans cesse jeté à ma figure. Jamais d’ici. Jamais de là-bas.
Cette nostalgie-là n’est pas récente pour moi. Peut-être la connaissez-vous aussi ? Il y a un mot anglais pour dire cet appel intérieur : Longing. Le longing est cette soif qui n’est jamais celle des Dévoreurs. C’est le désir de l’âme, la voix de ce qui manque, le centre palpitant du labyrinthe. C’est la chanson qui attend au creux de nous. Ancienne. Eternelle. Familière. Elle était là avant le reste, et c’est comme si nos os, nos tendons, nos chairs, s’étaient tissés autour d’elle. Comme si le corps n’était venu que pour envelopper cette chanson-là et la porter là où elle doit aller. Le longing peut prendre bien des formes. L’appel de la créativité, d’une relation amoureuse vraie et nourrissante, d’une vie ou d’un métier qui fasse sens, d’une terre... Le monde moderne fait tout pour que nous n’entendions pas cet appel vivant et sacré. On nous sature sous les claquements de bottes de la civilisation, on nous pousse vers les faux refuges, on nous anesthésie avec des perfusions de consommation et de réseaux sociaux. Jusqu’à ce que la chanson au creux de nous s’éteigne. Mais elle ne disparaît jamais vraiment. Elle toque à la porte de nos rêves. Sa queue animale dépasse des longs voiles de notre dépression. Une maladie la réveille... Ou un voyage. Et voici la nostalgie qui revient, le longing qui appelle. Ce n’est pas quelque chose à guérir, oh non. C’est un chemin à rencontrer.
Quel est le chemin qui attend derrière votre porte, mes amis sauvages ? Est-ce qu’il chuchote ? Est-ce qu’il tambourine impatiemment ?
Le mien fait des allers-retours entre les plateaux du Vercors où courent les loups et l’île sacrée où les montagnes sont des déesses. Le mien conte des histoires de Selkies, de femmes phoques qui dansent nues sous la lune. Puis il se laisse avaler par les plateaux sauvages autour de ma maison et marche derrière la femme renard dont je vous ai déjà partagé l’histoire ici. Et mes nuits sont peuplées de rêves étranges où des baleines passent au milieu des forêts, où des chevreuils frottent leur museau noir à celui, humide, des phoques, me disant encore et encore que je suis d’ici et aussi de là-bas.
Le chemin qui appelle derrière ma porte, il roule aussi dans la voix rugueuse de la Cailleach, la vieille femme qui, dit-on, a créé cette île lointaine au large de l’Ecosse, et tant d’autres, toutes nées des pierres tombées de son immense tablier. La Cailleach a fait venir les sources d’une entaille de son ongle dans la roche dure des montagnes, puis elle a aspiré, aspiré, aspiré, jusqu’à ce que l’eau vivante jaillisse. Jusqu’à ce que l’eau coule et devienne rivière. La Vieille Femme protège les créatures sauvages, et notamment les biches, ses filles bien-aimées qui lui offrent leur lait. Dans le folklore celte, elle est liée aussi aux corneilles, aux oies sauvages, au loup qu’elle enfourche pour galoper avec lui dans le ciel de Samhain. Et cette Cailleach n’existe pas que dans les histoires. Elle habite la terre. Elle est la terre elle-même. Sur l’île des déesses où j’ai laissé la moitié de mon âme, il y a une montagne qui porte son nom : Cailleach Na Monteach, ce qui en gaélique écossais signifie « la vieille femme de la lande ». Et cette montagne qui a la forme exacte d’une déesse couchée, est un lieu sacré pour les gens de là-bas. Sacré depuis des milliers d’années. Sacré au point que le cercle de pierres dressées de Callanish aurait, selon certains archéologues, été construit pour elle...
Journal, île des déesses, février 2026
La Cailleach, je la regarde une dernière fois en traversant d’Harris à Lewis. Elle est couchée sur la tourbière. Son long corps qui repose depuis des millions d’années. Son profil parfait. Solennel. Ancien. Plus ancien qu’ancien. Lorsqu’on passe assez près, on peut voir la verrue qu’elle a sur le nez. J’ai laissé mes yeux là aussi, dans un pli du visage ridé de la Très Vieille. Garde-les, vieille déesse, garde-les en offrande. Je te laisse chaque fois des petits bouts de moi. Garde-moi, même si je ne suis pas d’ici. Ne suis pas de là-bas. Ecartelée entre deux terres. Eternellement étrangère.
Mais il y a cette histoire que j’ai racontée cette semaine à notre groupe et qui est née dans le petit village où nous avons séjourné. Une histoire de Cailleach. Il y a cette étrangère qui s’y connaît avec la vie et cultive ce jardin miraculeux sur une île qui n’est pas sienne. Car c’est une exilée, elle aussi, cette vieille femme. Elle n’est pas d’ici. Elle n’est plus de là-bas. Oui, une exilée qui prend soin de son petit bout de terre et garde les créatures sauvages sous sa protection. Les renards et les blaireaux font leur terrier dans son talus, les biches viennent mettre bas sous ses vieux arbres. Les courlis ont leur nid dans un coin du jardin, bien à l’écart de la maison des renards... Les rouges-gorges, lorsqu’ils ont fini de chanter, s’endorment dans les poches de son grand tablier. Et tandis que la Cailleach cultive son jardin, des montagnes surgissent lentement de la terre, des rivières naissent, des empires s’effondrent. L’étrangère, elle voit tout ça et garde ses mains dans le sol, et le sol devient de plus en plus fertile et riche et bon. Et elle l’aime cette terre qui n’est pas la sienne.
Je crois que je suis étrangère de cette manière-là. En amour ici. En amour là-bas.
En revenant sur le Vercors, je trouve tout ce qui me manque de l’Ecosse. Pour sentir l’eau vivante dont je n’entends plus la chanson, je me fais couler des bains de Mélusine, des bains de Selkie exilée. Et là, enfouie dans cette eau précieuse, qui n’est pas traitée et vient directement de la source, je me souviens et je pleure. Je m’enveloppe dans mon longing, j’écoute ce qui appelle. Dans le conte de Cailleach évoqué dans mon journal, la vieille femme, en arrivant sur ce petit bout de terre d’exil, il y a une chose qu’elle fait, avant même de commencer à cultiver le sol. Elle pleure dans son jardin. Elle pleure longtemps. Elle pleure pour tout ce qui n’est plus là. Elle pleure encore alors qu’elle commence à mettre ses doigts tordus de vieille femme dans le sol caillouteux et pauvre qu’elle a trouvé. Puis elle fait ce qu’elle sait faire : prendre soin de la vie.
Et c’est ainsi que je reviens ici. Avec mes larmes qui coulent. Avec mes mains qui prennent soin. Avec mes oreilles qui écoutent les vivants d’ici.
J’ai appris, au fil des années, à être exilée de cette façon-là. En amour ici et en amour là-bas. Je me tiens dans cette tension entre les deux. Car j’aime la terre où se trouve notre maison de bois blond, notre mare où nagent les tritons, notre jardin sauvage. Je prends soin d’ici. Je prends soin et je n’oublie pas qu’un bout de mon âme habite ailleurs. A des milliers de kilomètres de là. Dans le bleu turquoise et limpide de la mer et le nez ancien d’une vieille déesse.
J’ai perdu la musique de la mer. J’ai perdu la chanson des courlis et celle, rouillée, des oies sauvages. Oui. Et chaque matin, sur mon Vercors rugueux, je note dans mon journal le retour des migrateurs partiels ou lointains : le faucon crécerelle est revenu jeter son rire farouche au-dessus de la prairie. Les rouges-queues versent à nouveau leur chanson de gravillons sur les poteaux et les toits. J’ai retrouvé la douce berceuse des pigeons ramiers qui quittent nos forêts l’hiver et la mélodie joyeuse du pouillot véloce. Et en marchant vers les falaises, j’ai vu les premières hirondelles des rochers qui ramènent le printemps et l’espoir avec elles. Puis je suis revenue vers les sentiers des renards qui connaissent mon odeur et reçoivent mes offrandes à nos points de rendez-vous secrets. « Tu n’as jamais cessé d’être d’ici, m’ont-ils murmuré. Et tu as le droit d’être aussi de là-bas. »
Le renard écoute lui aussi dans la nuit de la forêt. Il est encore, aux yeux des lois humaines, un étranger qui n’a jamais sa place où qu’il aille. Et pourtant il est là. Il s’installe où bon lui semble sans se soucier des noms barbares qu’on lui donne. Il prend soin de la terre bien plus que les bipèdes qui le chassent. J’écoute comme le renard. J’écoute comme la baleine qui à l’automne longe l’île des déesses pour voyager jusqu’aux mers du Sud lointain. J’écoute comme l’oie sauvage qui sait bien qu’on peut être de plusieurs mondes à la fois. Je guette sa migration au-dessus de ce monde brisé et saturé de pollution lumineuse. Un monde tellement transformé qu’elle peut finir par s’égarer en chemin et ne plus retrouver les aires de repos et de nourrissage dont elle a besoin. Ce monde-là vole les anciens chemins des oiseaux et des baleines. Et il vole aussi la chanson qui tambourine à notre cœur. Ce monde-là crucifie la liberté qui n’est pas la sienne.
Mais on ne peut être libre si les autres ne le sont pas aussi. On ne peut être d’ici si on refuse que les autres soient d’ici avec nous. Le monde moderne se croit partout chez lui et exclut tous les autres. Il oublie qu’il est bon, parfois, de marcher sur la terre comme un invité. Un invité parmi des milliards d’invités. Un invité qui ouvre sa porte et son cœur. Et qui prend soin.
Les anciens de chez moi et d’ailleurs ont beau m’appeler « l’étrangère », je ne me sens plus en exil.
J’habite avec mon longing, avec cette chanson qui tangue, tire et traverse comme un pont entre les mondes. Traverse avec les oies qui traversent, de cette terre-ci, à cette terre-là.
Et je me laisse voyager, et pleurer et rêver
Et je me laisse migrer
aux ailes enchantées
d’ici et de là-bas...
Mes amis sauvages, je vous propose, si le cœur vous en dit, quelques pistes de réflexion sur ce mot « longing » qui est au cœur de mon partage d’aujourd’hui. Voici des questions à explorer. Prenez celles qui vous inspirent. Vous pouvez y répondre en utilisant l’écriture automatique ou bien les laisser se poser doucement en vous...
Comment êtes-vous d’ici ? Comment êtes-vous de là-bas ? Comment voyagez-vous entre ce que vous avez dans votre vie et ce qui manque à votre coeur ?
Pouvez-vous écouter un moment la chanson qui toque à votre porte, le longing qui rêve et appelle ? Quel est-il ? Quel est cette chanson qui laisse un creux en vous ? Ce rêve d’une vie ? Cette nostalgie? Je ne parle pas de projets, mais de cette aspiration profonde qui est là même sans aucun plan, et sans avoir besoin d’être raisonnable ou réalisable...
Essayez de ne pas passer par le mental pour répondre à ces questions, le longing ne vient jamais de la tête et de la raison froide. Ecoutez vos émotions et votre instinct.
De quelle manière répondez-vous à cet appel que l’on dit souvent fantaisiste et irrationnel et que, personnellement, je considère comme sacré ? Ecoutez-vous le désir de votre âme? Le rejetez-vous ?
Si ce longing vous semble irréalisable, comment répondez-vous à cela ? Par la résignation ? la patience ? Par le déni ? Par l’espoir ? Par la colère ?
Fuyez-vous vers les faux refuges et les distractions ? Le monde moderne a tout prévu pour nous aider à oublier ce qui compte vraiment. Réseaux sociaux, smartphones, alcool, jeux videos, youtube, netflix, achats en ligne, sur-information... Il est si facile de fuir notre appel intérieur et de nous perdre dans de vaines consolations qui bien souvent nous rendent encore plus malheureux... Comment ce serait de cesser de fuir et d’habiter ce qui nous manque ? De rester dans les brumes et l’incertitude ? De nous tenir entre l’ici et l’ailleurs ?
Personnellement j’ai senti au fil des années que rester dans cette place parfois inconfortable, parfois insoutenable, pouvait me rapprocher de moi-même et me rendre plus forte. Plus vraie. Finalement, j’ai trouvé du mouvement, et une richesse féconde, dans la tension de mon appel intérieur. Comment naviguez-vous avec le vôtre ?
Merci de m’avoir lue. Puisse votre âme sauvage continuer d’appeler dans la nuit, de rêver, de chercher, de renifler les pistes, de hurler avec les loups, de plonger avec les phoques, et de frotter ses ailes à celles des oies sauvages...
Les photographies ou peintures partagées sur ce compte Conversations Sauvages sont les miennes ou celles de mon compagnon Matt. Pas d’IA ici, pas d’artifice, pas d’imagination pillée. Juste la créativité vivante et la joie de la partager.









En Lozère au chams des Bondons, il y aussi cette déesse couchée qu on appelle la Vieille. Je suis sa trace partout où elle peut être en Europe depuis 13 ans. Merci pour ce texte sublime, et pour ce souffle de nostalgie bénéfique. Ça m a profondément touchée. ✨🙏🏻✨.
Bonjour,
C'est un texte à la fois intimiste, envoûtant et enthousiaste qui nous entraîne sur le lieu de notre naissance qu'au demeurant nul ne peut choisir. Avec une douceur poétique, vous nous accompagnez dans une rêverie les yeux grands ouverts face à ce monde chaotique mais dans une nature qui a pour elle cette sérénité d'une expérience millénaire et d'une certitude que l'homme n'est qu'un épiphénomène dans sa longue existence.
Être né ici ou là n'a aucune importance c'est le cœur, notre Cœur, qui décide d'où on est.
Terre de Cœur, voilà comme je perçois le Royans-Vercors qui m'a accueilli, il y a quelques années. Mais Ouessant, comme pour vous l'Écosse, reste pour moi mon autre Terre de Coeur.
C'est ce que l'on ressent au plus profond de soi qui vous enracine sur une terre. Mais il est vrai que ces terres qui possèdent cette sauvagerie presque intacte, ces moments toujours différents, ces senteurs toujours plus envoûtantes, vous adoptent plus facilement pour ceux qui ont gardés ce regard d'enfant, que rien n'étonne, même pas un renard qui vous parle.
Vraiment cette terre pour qui sait réellement l'écouter vous transporte dans une utopie pour certains mais assurément dans un état où l'altruisme devient un mode d'existence.
Sans être rêveur face au monde qui continue de dérouler, profits et exploitations sans donner des signes de ralentissement, bientôt La Cailleach nous rappelera à la réalité de la Terre.
Merci pour ce texte d'amour de nos Terres de Cœur...
pepebabar74@gmail.com